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Intelligence corporelle VS intelligence artificielle

Intelligence artificielle versus corporelle

Pourquoi je suis contre les Chat GPT de ce monde… Spoiler: et non, ce n’est pas parce que j’en ai peur!

Quand IA, rythme et identité ne font pas bon ménage

I.A. et entreprenariat

En début d’année, ma mentore, Monica Canducci, m’avait prévenue en faisant ma carte du ciel que l’IA allait nuire à ma santé et que je devais m’en tenir loin. J’avoue que sur le coup, je n’ai pas trop compris ce qu’elle entendait par là. Et puis, j’ai entamé un parcours de dix mois aux côtés d’autres entrepreneures où son utilisation était fortement encouragée pour nous aider à développer notre projet entrepreneurial. Sans m’en rendre compte, et malgré mes résistances initiales, je me suis laissée convaincre de recourir à cet outil intrigant, et j’ai commencé à l’utiliser plus que d’habitude. 

Au début, je dois avouer que j’étais impressionnée par la qualité et la pertinence de certaines de ses réponses. Sans parler du temps que cela me faisait gagner! Mais peu à peu, je me suis rendu compte que je m’éloignais de mon essence et, surtout, que je ne respectais ni mon rythme, ni mes intentions. Moi qui avais décidé de consacrer mon hiver à l’écriture de mon livre, je me retrouvais bien malgré moi à développer un programme d’accompagnement afin de rentabiliser mon entreprise, alors que j’étais encore en pleine réflexion sur mon identité et mon positionnement. 

Revenir dans le corps

Heureusement que j’avais eu l’intelligence de suivre deux formations plus spirituelles en parallèle qui me ramenaient dans le corps, sans quoi je ne me serais pas aperçue aussi vite de ce qui était en train de se passer. Parce qu’à force de travailler à un rythme trop rapide, on finit par s’épuiser et par perdre de vue ses objectifs, et surtout, qui l’on est. Bref, comme toujours, Monica avait eu raison:-)

Depuis, je me tiens loin de l’IA et n’y recours qu’à de très rares occasions. Alors, oui, certaines choses me prennent plus de temps, et il est désormais clair pour moi que mon accompagnement ne sortira pas avant l’année prochaine. Est-ce si grave? Non! Parce que ce temps qui peut sembler perdu aux yeux des tenants de la productivité et de la rentabilité à tout prix est en fait du temps gagné sur le long terme.

L’IA nous fait gagner du temps: mythe ou réalité?

Gagner du temps, est-ce vraiment une bonne idée?

Dans un épisode de son podcast La récré (anciennement appelé Une fille en business), paru le 6 novembre 2024, et intitulé ”Créer sans limite avec l’intelligence artificielle, avec Audric Gagnon”, Mélissa Lévesque récapitule, non sans jugement, les raisons qui font que certaines personnes ont peur de CHAT GPT. Elle mentionne notamment la peur que cela remplace l’humain, que ça tue notre créativité ou qu’on en devienne trop dépendant, qui sont effectivement des craintes que j’ai.

Mais ce qui me fatigue dans son discours, comme dans tous les discours pro CHAT GPT, c’est l’argument selon lequel l’utiliser nous fait gagner un temps précieux. 

Or, moi j’ai envie de prendre le problème à l’envers: pourquoi est-ce qu’on a toujours l’impression de manquer de temps? N’est-ce pas plutôt parce qu’on en fait trop aujourd’hui? Avec cette obsession de la course à la productivité, il faut que tout aille plus vite. Et donc,on se met à inventer des machines qui travaillent beaucoup plus vite que nous afin de nous donner l’illusion de gagner du temps. 

Un gain de temps illusoire

Illusion, car ce temps gagné ne l’est que pour augmenter encore plus notre charge de travail. Si encore on en profitait pour se reposer ou savourer les plaisirs de la vie, mais non! Au lieu de diminuer nos heures de travail par semaine, les entreprises en profitent pour doubler leurs exigences. Productivité oblige. 

Or, cette course à la productivité va forcément s’arrêter un jour. Parce qu’il y a une limite à ce que le corps humain peut endurer comme pression, et ceci pour une bonne raison: nous ne sommes pas faits pour travailler 24h/24 comme des machines. Alors, ne ferait-on pas mieux de ralentir et de s’en mettre moins sur les épaules? 

D’autant que ce gain de temps est illusoire, car de courte durée.

En effet, quand j’entendais l’invité du podcast cité plus haut raconter comment chat GPT allait nous aider à gagner 1h30 pour écrire un courriel difficile, je ne pouvais m’empêcher de penser: “Certes, peut-être que ça va me faire gagner du temps sur le moment, mais à force de laisser la machine analyser le problème à ma place, réfléchir à comment formuler mes idées, les formuler pour moi et corriger mes fautes, mon cerveau, lui, va perdre l’habitude de faire ça tout seul. Ce qui, à long terme, risque de me rendre encore plus lent dans les tâches où mon intelligence rationnelle est sollicitée.

De la savonnette à l’écriture

Cela m’a rappelé cette conférence sur le développement de l’enfant et la dérive sécuritaire de notre société actuelle, à laquelle j’avais assisté dans une école primaire. 

La psychoéducatrice y expliquait à quel point nous, les adultes, en voulant faciliter la vie aux enfants et sécuriser leur environnement à l’excès, nous en étions arrivés à réduire leurs capacités psychomotrices. Son exemple : le remplacement des savonnettes par des distributeurs de mousse de savon qui fait qu’aujourd’hui bon nombre d’enfants entrent au primaire sans savoir correctement tenir leur crayon. Pourquoi? Parce qu’ils ont perdu l’occasion de développer leur motricité fine avec la disparition du savon. Qui en effet n’a pas lutté à plusieurs reprises pour attraper une savonnette glissante dans le lavabo? Et bien, la répétition de ce simple geste était bénéfique pour les enfants, comme l’est, pour notre cerveau, le fait de chercher des idées, écrire et structurer un texte, le relire et le corriger. 

Les plus cyniques me diront qu’il ne sert à rien de savoir écrire à la main de nos jours puisqu’on a tous des ordinateurs. 

Et bien, détrompez-vous! Les connexions entre nos mains et notre cerveau sont si complexes que même le recours aux ordinateurs plutôt qu’au stylo pour prendre des notes en classe est préjudiciable sur le long terme. C’est ce qu’a démontré Audrey van der Meer, une neuroscientifique norvégienne qui a consacré 20 ans à étudier les liens entre l’écriture manuscrite et la plasticité du cerveau humain. Dans ses expériences, elle a observé que les élèves qui prenaient des notes à la main retenaient beaucoup mieux leurs leçons que ceux qui les tapaient à l’ordinateur.

L’exemple du GPS

Le corps humain est donc un organisme aux connexions si complexes que vouloir le remplacer par des machines ne se fait pas sans risques, ni perte pour notre espèce. Parce qu’il est là le piège: à vouloir trop confier nos différentes tâches à l’IA, on finit par perdre la capacité de les réaliser par nous-mêmes.

Un autre bon exemple de cela, c’est l’arrivée du GPS dans nos vies. Qui aujourd’hui est encore capable d’aller d’un point A à un point B sans GPS en utilisant seulement un atlas routier ou des repères visuels? J’en discutais récemment avec un groupe d’entrepreneures et peu nombreuses étaient celles qui ont répondu par l’affirmative.

Il m’est déjà arrivé en France de mettre une heure pour aller chez une amie, car je n’avais pas de données cellulaires pour utiliser mon GPS et que, sans lui, j’étais incapable de savoir où j’étais. Car j’avais oublié comment on faisait pour se repérer géographiquement sans cet outil. Et ça, c’est une compétence que nos ancêtres avaient… parce qu’ils n’avaient pas la technologie. 

Ainsi, ce gain de temps est en fait un leurre, car si on prend de la hauteur et qu’on se projette sur le long terme, on se rend compte que tout ce temps gagné, c’est du temps qu’on va devoir réinvestir plus tard pour acquérir des compétences qui se développaient autrefois chez nous naturellement quand on faisait l’effort de faire certaines tâches, certes rébarbatives et chronophages, mais ô combien essentielles pour notre développement.

Ainsi, confier son travail à une intelligence artificielle, c’est risquer de perdre la sienne. Comme le dit si bien Marie-Pierre Germain dans cet excellent article de Sage et sauvage: “Non merci. Cerveau déjà assez ramolli”!

La lecture: une autre compétence en voie d’extinction

Ceci étant dit, je peux comprendre la tentation de recourir à l’IA pour accélérer l’écriture de publications sur les réseaux sociaux quand on est entrepreneure. Parce que c’est effectivement une tâche chronophage. Et je dois avouer que par moments, moi aussi 

j’en ai assez de perdre un temps fou à faire des carrousels et des visuels pour rendre mon contenu attrayant, parce que les gens ne font plus l’effort de lire de longs textes, bombardés qu’ils sont d’informations et d’images en tous genres. 

La lecture: encore une capacité en voie d’extinction! Pourtant, comme le dit si bien mon ancien coloc: “quand tu sais lire, t’as la moyenne!”. La lecture est un effet le fondement de tous nos apprentissages, et si l’on fait l’impasse dessus, c’est tout notre développement cognitif que l’on hypothèque. 

Ainsi, on se retrouve avec, à un bout du spectre, des gens qui génèrent des textes et des visuels avec l’IA pour ne pas perdre leur temps face aux personnes qui, à l’autre bout du spectre, ne prennent plus le temps de lire ou d’analyser ce que les autres créent. 

Si plus personne ne prend le temps de rien, alors à quoi bon créer?

IA, créativité et humanité: pour l’intelligence du corps

Or, créer est pour moi l’essence même de notre espèce. Nous sommes né.e.s pour créer. En confiant ce travail à l’IA, on risque de perdre ce qui nous rend profondément humain: notre créativité et notre sensibilité.

La créativité passe par le corps

Comme je le dis souvent à la blague, “pourquoi devrais-je confier l’écriture de mes textes à une intelligence artificielle quand c’est quelque chose que j’aime profondément faire moi-même?” Si on m’avait donné le choix, j’aurais plutôt demandé à l’IA de faire ma vaisselle ou ma comptabilité tant qu’à y être!

Trêve de plaisanterie, je trouve dangereux et préjudiciable de lui confier des tâches qui font appel à notre créativité, parce que pour moi c’est ce qui fait l’essence même de l’humain. Car ce qu’on oublie dans tout ça, c’est que la créativité, ce n’est pas seulement faire aller ses méninges pour avoir de nouvelles idées. C’est un processus qui fait appel aux cinq sens, et donc à l’intelligence du corps, ce dont l’IA est dépourvue.

N’importe quel artiste vous dira que l’inspiration naît d’un bruit perçu, d’une phrase entendue, d’une odeur qui l’a effleuré, d’une sensation physique ou d’une vision qu’il ou elle a eue. Car c’est à travers nos sens que nous percevons le monde. Et cette capacité à ressentir le monde est propre à chaque individu. C’est ce qui fait toute la richesse des créations humaines.

L’IA mène à l’uniformité

Ainsi, je ne suis guère étonnée de voir passer de plus en plus de publications qui dénoncent la conformité et le manque d’originalité des images ou des publications générées avec l’IA. C’est ce qui arrive quand on fait appel à la seule intelligence mathématique, rationnelle. L’IA n’a pas compris ce qu’est la créativité: ce n’est pas confier à une machine la réalisation de ses idées. Ça va bien au-delà.

D’ailleurs, le chercheur Todd Lubart, spécialiste de la créativité, est convaincu que nous allons en revenir à la valorisation du travail 100% humain une fois que nous serons passés par les trois autres phases de notre relation à l’IA, soit: la co-créativité, le plagiat 3.0 et la feignantise 3.0. Et j’en suis tout aussi convaincue.

Car l’humain a quelque chose d’autre qu’un ordinateur n’aura jamais: une sensibilité et des émotions. Or, l’art repose entièrement là-dessus. En février dernier, j’assistais à une soirée en ligne sur l’édition organisée par Aline Apostolska, où j’ai appris que bientôt les éditeurs allaient utiliser l’IA pour faire la sélection des manuscrits. Or, le responsable de Gallimard nous expliquait pourtant que son choix était tout à fait subjectif, qu’il y allait selon ses coups de cœur. Et c’est normal: car les textes qui seront publiés s’adressent à des humains et non à des machines. Ils auront beau être parfaitement écrits et structurés, s’ils ne viennent pas toucher les lecteurs en plein coeur, ils ne se vendront pas.

La perte du sentiment d’accomplissement

Mais surtout, si l’on se met à confier les tâches créatives à l’IA, ou même tout autre type de tâche, on risque de perdre le sentiment d’accomplissement.

Ce constat m’a frappé lorsque l’une des invitées de mon balado, Nouveau Chapitre, m’a envoyé les réponses aux questions que j’avais préparées pour la nouvelle mouture de celui-ci, des questions que je ne me rappelais pas avoir écrites, car elles ne venaient pas de moi, mais de CHAT GPT. C’était au début de l’année, avant que je réalise dans quoi je m’étais embarquée. Sur le coup, je les avais trouvées drôlement pertinentes, mais quand je les ai relues, je me suis rendu compte qu’elles n’étaient pas de moi, la déception a cédé la place à l’enthousiasme.

Si je crée, c’est parce que cela me procure de la joie et de la fierté. Mais quand j’utilise l’IA au lieu de faire aller mon imagination, je me sens vide. Comme si je remettais mon pouvoir à quelqu’un d’autre et que je n’étais qu’une exécutante. Or, il n’y a rien de jouissif là-dedans.

Plagiat et culpabiblité

Ça m’a rappelé la fois où en classe de prépa, j’avais plagié un auteur dont l’analyse du roman que je devais étudier était excellente. Mon prof m’avait complimentée dans la marge pour ce passage si bien écrit, mais au lieu d’en ressentir de la fierté, c’est un sentiment de culpabilité qui m’avait envahie. Car ce n’était pas ma plume qu’on louait, mais celle d’un autre. Autant vous dire que je n’ai plus jamais recommencé!

Malheureusement, le modèle d’éducation actuel, qui était déjà le mien à l’époque, nous incite à copier les modèles au lieu de nous aider à penser et créer par nous-mêmes. Et c’est exactement ce que je reproche à l’IA: elle nous pousse à remettre nos idées dans les mains d’une machine au lieu de trouver notre propre voix. Moi, j’ai mis quarante ans à trouver la mienne. Ce n’est pas pour y renoncer maintenant. Car, comme le dit si bien le proverbe, “c’est en forgeant qu’on devient forgeron”. Alors, si j’avais utilisé l’IA pour écrire mon livre, je n’en ressentirais aucune fierté, car je saurais au fond de mon cœur que ça ne vient pas de moi. 

Or, si l’on n’éprouve plus de satisfaction à réaliser quoi que ce soit, qu’est-ce qui va nous pousser à faire les choses? Ne risque-t-on pas de finir stériles, scotchés devant nos écrans 24h/24 comme dans Wall-E? Elle est où la vie là-dedans?

Pour une humanité créatrice et souveraine

⛔ Alors, moi je dis non à la facilité et à l’intelligence pure.

✅ Je dis oui à l’effort, à la patience, aux compétences lentement développées et à l’imagination.

Je dis oui à la frustration qui nous fait avancer et au sentiment de satisfaction qui nous pousse à recommencer.

✅ Je dis oui à l’intelligence du corps, celle qui m’a montré tant de fois le chemin.

De la même façon que j’avais renoncé à la péridurale lors de mes accouchements, je refuse de recourir systématiquement à l’IA: parce que je sais que j’ai en moi tout ce qu’il faut pour y arriver, si seulement je fais l’effort de mobiliser mes ressources au lieu de remettre mon pouvoir dans les mains d’un tiers. Parce que nous ne sommes pas des machines bonnes à alimenter la course à la productivité, mais des êtres de chair et de sang bourrés de créativité et de sensibilité.

Et que c’est ce qui nous rend uniques et irremplaçables, tous et toutes autant que nous sommes.

Envie d’aller plus loin?

Découvrez mon entrevue avec Nadyne Bienvenue, alias La femme qui écoute

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